Rencontre avec Marie-Hélène Prouteau-Stéphan autour de son dernier livre 'Le coeur est une place forte'

Reportage publié le 7/06/19 16:37 dans Littérature par Maryvonne Cadiou pour ABP

Vingt-cinq personnes le 28 mai à la bibliothèque Paul Éluard à Saint-Herblain pour écouter et échanger avec l’auteure Marie-Hélène Prouteau. Elle connaît bien ce lieu au coeur du Breil Malville, où se rencontrent des habitants du quartier, d’anciens profs et des membres d’association, telle France-Russie ou la Compagnie théâtrale Amok. L’écrivaine y est déjà venue présenter ses précédents livres, L’Enfant des vagues sur la marée noire de l’Amoco, La Petite plage ou La Ville aux maisons qui penchent. Le côté convivial de cette bibliothèque lui plaît, a-t-elle confié à Hélène Dejenne, une des animatrices.
L’auteure a présenté son livre, Le Coeur est une place forte (1), une histoire simple au départ. Une histoire pour Réveiller la mémoire enfouie des guerres, comme elle dit, (voir ABP 47321). Un jour de 1961 resurgit un vieux livret miliaire, perdu en août 1914 dans la terrible bataille de Maissin dans les Ardennes belges. Il a fait du chemin depuis Brest , accompagnant Guillaume, soldat du 19e RI et grand-père de l’auteure, elle-même née à Brest. Histoire banale d’objets reliques restitués aux familles. Mais pour l’enfant qu’elle était, c’est l’étonnement, le mystère. Ces pages étonnamment blanches et silencieuses, conservées comme un trésor par la grand-mère, que disent-elles des quatre années de guerre de ce grand-père mort à sa naissance ?
Alors, bien après, l’émotion s’est métamorphosée en écriture : il lui fallait remplir les pages muettes.
Comment faire passer cette impression de désordre laissée par les villages en ruines ? L’auteure a plongé le public parmi ces fragments dont est tissé le livre : jeunes filles qui assistaient les soldats, ouvrier nazairien Henri Ollivier qui, avant la bataille, a gravé son nom dans l’écorce d’un hêtre (2). Jules l’enfant de 15 ans obligé par les Allemands à dépouiller les cadavres. Ou le transfert du calvaire du Tréhou donné par la commune bretonne en 1932 au village belge. « Le don magnifique ». Voilà qui pointe la solidarité et « la fraternité plus forte que la mort ». C’est le fil directeur pour celle qui écrit.
Quand la mémoire manque, que faire ? se demande l’écrivaine. Se mettre à l’écoute d’autres voix, celles des archives ou celle du poète anglais Wilfred Owen tué lors de la bataille de la Somme et de son Hymne à la jeunesse condamnée. Ou « inventer le passé », ainsi le trajet habituel des soldats du 19e RI caserné au Château de Brest que l’auteure imagine remontant le boulevard vers la gare, un dernier regard vers la rade immense et sa beauté. L’émotion, l’imagination toujours.
D’une guerre à l’autre : l’émotion redouble avec la seconde guerre, la famille habitant non loin de Brest, enjeu stratégique des bombardements quatre ans durant. D’autres figures prennent place dans cet « Album II ». Il y a James Sheridan l’aviateur de la RAF tombé en 1941, l’oncle Paul engagé qui mourra au combat en 1944 (3), deux tombes jumelles de la Forest-Landerneau. La réquisition des chevaux par les Allemands qui fait écho à une autre scène racontée dans La Petite plage - un soldat allemand à la fin du siège de Brest tuant pour le plaisir le petit chien d’un de ses oncles (4). Avec ces scènes, l’écrivaine a livré au public la part sombre qui la révolte et l’indigne. Et la figure universelle de sa grand-mère évoquant dans une lettre au fils en 1944 le futur droit de vote des femmes rejoint l’action de tant d’autres.
C’est à ces faits anonymes, c’est aux « muets », selon le mot de Camus, que l’auteure est sensible. Ainsi de ce livret militaire elle a voulu faire un réceptacle. Pour la mémoire enfouie de Brest totalement arasée. Et dont le sous-sol garde des vestiges réapparus lors de divers travaux dans la ville. Ainsi ceux des résistants fusillés au Bouguen.
En présentant au public le tableau de Pierre Péron (5), elle a fait surgir sous les couches du temps une ville de Brest inaltérable, un peu mythique. Avec Barbara de Prévert, avec le poète Blok en 1911 ou Grémillon captant en 1939 « les dernières images de la ville avant sa destruction ». Mais aussi une ville universelle, pareille à Saint-Nazaire, Lorient, Beyrouth, Alep…. Comment vit-on debout après les ruines ? c’est la question qui l’obsède. Idée forte contenue dans le titre de son livre emprunté au poète Paul Celan en visite à Brest en 1961.
De quoi nourrir un échange riche avec le public. On a ainsi interrogé la diversité des comportements en temps de guerre présente dans le livre, la dimension universelle de ce récit. Jean-Jacques Dejenne, responsable de la bibliothèque, se faisant l’écho d’une discussion antérieure sur l’épopée du régiment Normandie-Niemen a pointé la part de résilience et de résistance de l’écriture. Marie-Hélène Prouteau l’a souligné, ce rapport à quelque chose qui ne peut pas se dire traverse ses divers livres. Pour celle qui écrit, les mots sont un espace de liberté, une respiration par rapport au réel souvent oppressant. Parce qu’on l’a écrit, parce qu’on l’a lu, cela peut changer. C’est le pouvoir de l’art. Elle a cité Karen Blixen : « toutes les peines, on peut les supporter, si on les fait entrer dans une histoire ou si l’on peut raconter une histoire sur elles ».
Maryvonne Cadiou avec l'aide précieuse de l'auteure Marie-Hélène Prouteau.


Notes

(1) Le Coeur est une place forte, éd. La Part Commune, Rennes, 2019. Publié avec le concours de la région Bretagne. Préface de Dominique Sampiero.
(2) Chapitre extrait de Le Coeur est une place forte, publié dans Ouest-France Loire-Atlantique, 10 novembre 2018.
(3) Histoire détaillée dans La Petite plage, La Part Commune, 2015, et dans le texte en ligne « Le dialogue des morts », sur la revue en ligne, Sylvie E.Saliceti-Atelier numérique.
(4) La Petite plage, La Part Commune, 2015 ; texte publié dans Le Capital des mots, « Bord de l’Elorn ».
(5) Pierre Péron (1905-1988) Brestois, peintre de la Marine. Son tableau représente le sous-sol de Brest encombré des ruines dues aux bombardements de la dernière guerre, sur lequel la ville neuve a été construite. Il a pour nom "Nous avions une ville" et date de 1972. ■


Vos commentaires :
Caroline Le Douarin
Mardi 25 juin 2019
J'ai vraiment envie de lire son livre...
Sa phrase La réquisition des chevaux par les Allemands me rappelle un souvenir d'enfance : quand nous allions voir les oncles et la tante de mon père en été, non loin du Tréhou, justement, on nous racontait que pendant la guerre, c'est toujours leur vieille jument Rondelle qu'ils envoyaient à la réquisition, pour épargner les chevaux plus jeunes des environs qui restaient bien cachés.
Évidemment la vieille Rondelle n'était jamais embarquée et nous avons eu la chance de la connaître. Un acte de résistance qui s'ignorait...
Ces paysans voulaient surtout sauver leurs bêtes et leur outil de travail.

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