Le coeur est une place forte : Interview de Marie-Hélène Prouteau

Interview publié le 14/04/19 17:26 dans Littérature par Philippe Argouarch pour ABP

Marie-Hélène Prouteau est née à Brest en 1950 dans une famille bretonne. Agrégée de lettres elle a longtemps enseigné en classes préparatoires. Elle a publié des études littéraires, des romans à La Part Commune et Apogée, des livres de prose poétique, un livre d'artiste Nostalgie blanche avec le peintre Michel Remaud. Elle écrit dans de nombreuses revues comme Europe et diverses revues en ligne. Pour n'en citer que quelques-unes, Terres de femmes(1) , Terre à ciel(2) , La pierre et le sel(3), À la littérature… (4), Spered Gouez.
ABP a déjà publié un de ses textes Madame Keravec (voir ABP 43577). En 2015 Maryvonne Cadiou pour ABP l'a interviewée sur son livre La Petite plage (voir ABP 38465) (La Part commune, 2015). De ce livre Mona Ozouf dit : " Pour rendre et célébrer l'enchantement de la petite plage de Kerfissien, Marie-Hélène Prouteau a trouvé le souffle et l'énergie vitale ". Il a fait partie de la sélection du prix Jean-Jacques Rousseau 2016.

Son septième livre Le coeur est une place forte vient de sortir aux éditions La Part Commune, publié avec le concours de la région Bretagne. À travers son grand-père Guillaume, soldat du 19e Régiment d'infanterie (19RI) caserné au Château de Brest puis, dans la seconde partie, à travers la grand-mère, ce livre évoque les diverses apocalypses dont furent témoins ou victimes les Bretons. Et tout particulièrement les Brestois. Il s'agit de la terrible bataille de Maissin, Luxembourg belge, le 24 août 1914 où 4.500 Bretons furent tués ou blessés sur les 22.000 fantassins du 11e C.A, un corps d'armée recruté dans le Finistère, le Morbihan, la Loire-Inférieure et la Vendée. Le livre se fait ensuite l'écho de la seconde guerre avec les bombardements alliés sur Brest, qu'elle imagine, en 1945, ressemblant à Alep aujourd'hui. 8.425 tonnes de bombes, 4.875 immeubles détruits nous rappelle l'auteure. Elle évoque aussi l'infernal incendie de l'abri Sadi-Carnot dans cette même ville le 9 septembre 1944. Des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants y périrent. Les morts parlent à Marie-Hélène. Elle est dotée de ce don de rendre visibles les horreurs de la guerre. Elle entend les cris de ces soldats de 18 ans embrochés sur la baïonnette de l'ennemi. Elle est ce jeune garçon belge que les Allemands obligent à dépouiller les blessés et les morts dans les champs autour de Maissin - là où sera érigé plus tard un calvaire breton transporté du Tréhou au milieu des milliers de tombes. Elle est ce résistant torturé dans les geôles de la Gestapo et fusillé incognito dans les douves du château de Brest.

Un livre poignant qui nous rappelle encore une fois quelle chance nous avons d'être en vie alors que nous sommes entourés par les milliers de fantômes de ceux qui n'ont pas existé, le grand-père étant mort à Maissin ou à Verdun. À travers ces émotions, ces images d'effroi, on ne peut que se reposer la question de la folie des hommes et de l'irresponsabilité des États, y compris de la France, qui n'ont pas su empêcher ces boucheries. Elles ont sonné le déclin de l'Europe.

[ABP] Dans la première partie du livre, Album I, vous évoquez votre grand-père, soldat du 19e R.I. dans cette terrible bataille de Maissin d'août 1914, envoyé avec plusieurs autres régiments au-devant des mitrailleuses allemandes. Êtes-vous allée vous-même vous recueillir sur les lieux ? Que ressent-on sur ce lieu ? Les morts vous ont-ils parlé ?
[MHP] Mon livre raconte les circonstances. Il part d'une impression d'enfance fortement ancrée en moi : " C'est une histoire de livret perdu, une histoire de revenance ". L'émotion causée par la restitution à notre famille du livret de Guillaume, mon grand-père, presque 50 ans après. Comme 430 autres livrets cachés par l'abbé Lambert dans un grenier à Maissin retrouvés par le journaliste brestois Noël Kerdraon. Jamais oublié par l'enfant de onze ans que j'étais, tant il est pour moi le seul témoin de ce grand-père - mort à ma naissance. Un document vieilli, pareil à un morceau de guerre qui tombe du ciel. Et demeuré vierge de toute mention de ses quatre ans de guerre qu'a subis ce grand-père, il est un objet mystérieux dont le vide fascine. Ça ne pouvait que susciter, par-delà les blancs de ses pages, un formidable désir de savoir ce qui s'est passé.
En lui-même il est aussi porteur de valeurs, la fraternité et la solidarité des civils belges qui, au péril de leur vie lors des réquisitions allemandes, ont choisi de cacher ces livrets pour sauver les morts de l'anonymat des fosses communes. J'ai été sensible au pouvoir magique de cet objet qui " appartient à plusieurs mondes ". Celui de la rade Atlantique et celui des forêts wallonnes, celui des champs d'algues et celui des sapinières et des fagnes belges. Une ubiquité qui laisse toute liberté à l'imagination et à un regard poétique.
C'est aussi aux civils que j'ai tenu à m'attacher, aux femmes et aux enfants de Belgique et du Nord sous l'occupation allemande de 14-18. Les témoignages qui m'ont été confiés chaleureusement en Belgique m'ont permis de donner vie à Suzanne ou Sara, la jeune fille qui secourait les blessés et qui a adouci les derniers instants de nombre de jeunes soldats. J'ai une tendresse particulière pour elle que j'appelle " l'enfantine marraine de guerre au chevet de ces corps d'hommes en détresse ". De belles figures de femmes oubliées de l'Histoire et que j'ai voulu sortir de l'ombre. Ou le jeune Jules, obligé de dépouiller les corps et marqué à vie par ces terribles moments et que j'appelle " l'enfant fossoyeur ".

[ABP] Comment avez-vous fait pour retrouver cette part d'histoire que vous portez en vous sans l'avoir vécue directement ?
[MHP] Des quatre ans de guerre de Guillaume, des batailles des Ardennes, de L'Argonne, de La Somme, de Verdun et La Marne ne restait que le grand silence de ces pages et celui de cet homme rendu muet par les horreurs de cette guerre. Il me fallait tenter de combler ces blancs en fouillant les archives de Belgique, de Brest et d'ailleurs. Plonger dans les témoignages, historiens, photos sépias, lettres, cartes postales, musées, lieux des combats ou reliques. Telle cette émouvante relique laissée par un ouvrier des Chantiers de Saint-Nazaire qui a gravé son nom sur une écorce d'arbre deux heures avant la bataille d'août 14. Scène lumineuse au milieu de la nature qui m'a plongée dans la rêverie et la méditation : " Le soldat a composé la plus simple syllabe de vie. Son nom. Un brin d'éternité au coeur du temps avant d'affronter les lignes du champ de bataille (5)".
Mais il importait aussi pour moi de combler les lacunes par la parole des poètes partis au front, l'anglais Wilfred Owen, mort le tout dernier jour de la guerre et auteur du superbe Hymne à la jeunesse condamnée. Ou le Breton Jos Le Bras, mort au front en 1915 - ses vers sont scellés dans le socle du vieux calvaire que j'évoque en restituant la belle scène de son transfert du Tréhou à Maissin en 1932. Cela revient à mettre mes pas dans ceux qui ont vécu les mêmes heures terribles que Guillaume. Pareillement dans Album II, la seconde partie consacrée aux ruines de Brest bombardée, je convoque des bribes de mémoire familiale, des extraits d'archives. Tel l'épisode de ce jeune aviateur anglais de la RAF abattu et enterré à La Forest-Landerneau. Épisode qui m'a touchée depuis l'enfance car, hasard des circonstances, sa tombe est à côté de celle de mon oncle, engagé volontaire à 19 ans et dont la mort à la Libération de Mulhouse m'a inspirée ce texte (6).

[ABP] Le coeur est une place forte. Pourquoi ce titre ? Vous écrivez être "traversée du souffle qui aide à poursuivre, opiniâtre". Les morts nous obligent-ils à vivre et à conserver leur mémoire ? Vous écrivez "qu'ils nous donnent une force pour devenir humain" ?
[MHP] Ce titre, je l'emprunte à un vers du poète franco-roumain Paul Celan. L'idée très belle c'est que le coeur, pourtant si fragile, peut être plus fort que les drames qui l'assaillent et peut assurer ce que j'appelle " les persévérances du coeur ". Je rapporte sa visite à Brest lors de vacances à Trébabu en 1961. Celui qui a vécu en tant que Juif de Roumanie le drame de l'exécution de son père et de sa mère dans la Shoah écrit ce poème sur la place du Château, devant la rade, une mouette sur la grande grue et un remorqueur de guerre dans la Penfeld. Un moment de grâce où il se rappelle et salue en russe l'ami mort, le poète Mandelstam, et a l'impression un instant que la mort de ses proches est annulée. Et se souvient de l'autre Brest, à l'autre bout de l'Europe, la forteresse Brest-Litovsk qui, elle aussi, a résisté fortement aux nazis. Ce coeur en résistance me fait évoquer alors tout naturellement les résistants de Brest torturés à la prison de Pontaniou et fusillés dans les douves du Bouguen. En hommage j'écris : " Je voudrais donner chair aux silhouettes ombreuses qui se sont colletées aux plus hautes épreuves. Qui ont tenté de garder le coeur à l'heure humaine. Auprès de vous, je prends leçon d'être ". L'idée de résister, de tenir debout est incarnée aussi par la figure de ma grand-mère qui, tout près de Brest dans sa ferme, a supporté les réquisitions et les épreuves, dont la plus terrible, la mort de son fils au combat. Je la vois comme " celle qui veille à la proue du monde ".


Prochaines rencontres :
- Brest, 23 avril, 18 h, Librairie Dialogues rencontre autour de Le Coeur est une place forte et lectures par le comédien Jean-Pierre Gaillard.
- Le Pouliguen, 4 mai, Nau belles rencontres, rencontre et lecture à 17 h, La ville aux maisons qui penchent-Suites nantaises.
- Sainte Luce, 21 mai, librairie Les Lucettes, 19 h 30, rencontre autour de Le Coeur est une place forte.
- Nantes, 25-26 mai, Débord de Loire. Voir le programme.
- Nantes, 28 mai, 15 h, bibliothèque Paul Eluard, rue des Plantes, rencontre autour de Le Coeur est une place forte.

[ABP] Vous évoquez le poids du silence à propos de ce livret retrouvé vide. Puis dans Album II, vous parlez à nouveau du silence pour Brest sous les bombardements. C'est un livre sur la mémoire enfouie. Pouvez-vous nous en dire plus ?
[MHP] Oui, car au-delà de l'évocation des ruines de guerre, celles des Ardennes belges, de Brest ou de Dresde 1946 que je rapproche dans ces pages, c'est un livre sur la mémoire enfouie. Je ne suis pas un témoin qui aurait vécu ces temps terribles. Pourtant je les porte en moi comme tant d'autres enfants ou petits-enfants. La mémoire de la ville de naissance meurtrie est aussi inscrite en moi par l'entremise de " Barbara ", le poème de Prévert. Ce " dont il ne reste rien " qui m'a depuis l'enfance plongée dans l'émotion vive, à côté de ses vers heureux sur le bateau d'Ouessant au loin. Bonheur et ravages rassemblés par la parole poétique. Longtemps dans les familles et dans la ville il n'y a pas de mots. Long silence collectif. Ça se rajoute au silence de grand-père sur sa guerre. Une douleur qui longtemps se sait mais se tait.
Il m'a fallu une voix d'écrivain pour saisir cette blessure. Un jour de 1974, je suis tombée sur ces lignes de Julien Gracq (dans Lettrines 2) voyant Brest depuis Roscanvel : " Brest tragique et sacrificielle, tranchée comme une pyramide aztèque ". Ce qui est enfoui, du fait d'une trop grande douleur, reste un temps refoulé. Dans le sous-sol et les entrailles de Brest l'on sait que des vestiges subsistent. Comme on en a trouvé des résistants fusillés lors de travaux de 1961. Rajouté aux bribes de récit livrées dans les familles, cela libère l'imagination, la rêverie, la méditation sur ces fantômes de disparus. Une étrange toponymie que je trouve présente dans le tableau de Pierre Péron " Nous avions une ville " et que je reconstitue dans ces pages en faisant se croiser des anonymes, des petites gens ou des personnalités plus connues. Ainsi Jim Europe qui apporte le jazz en débarquant à Brest en 1917 avec les troupes américaines. Et j'évoque d'autres villes : Dresde, Beyrouth, Alep où, pareillement, les pierres parlent sous les pas.

[ABP] Votre livre n'est pas un roman ni un livre d'histoire. Comment le qualifiez-vous ?
[MHP] En effet ce vieux livret jouant le rôle de sésame donne naissance à un livre qui est un recueil au sens propre. Je ramasse, je recueille, je rassemble des éclats de vie muettes, des instants joyeux dans la nature, je relie par l'imagination des temps empilés. Brest août 1914 le départ des soldats, 1930 le temps paisible de l'inauguration d'un nouveau pont sur l'Élorn, 1944 l'abri Sadi Carnot, juillet 1916 les choeurs des troupes russes sur la place du Château, tout cela semble attendre dans les recoins à l'état de rébus. C'est ma " quête documentaire et poétique ".
Et ces histoires fragmentées que je rassemble sont les choses hétéroclites, dépareillées comme en produisent les ruines de guerre. Il suffit de regarder les photos de partout de par le monde. Je les décline en petites proses lyriques. En comparant mon travail à celui " d'une chiffonnière qui fouille les décombres ". Convaincue aussi, sans m'y résigner, que ces lieux hantés se retrouvent dans toutes les guerres. C'est pourquoi je parle de l'antique Ur en Mésopotamie et de la Lamentation sur sa ruine, symbole universel des villes détruites. Et évoque les clichés de Gerda Taro, photographiant la guerre civile espagnole et les réfugiés de Malaga en Andalousie, femmes et enfants éprouvés pareils aux femmes et aux enfants de Brest durant le terrible siège de quarante-cinq jours. Chez moi la mémoire singulière, particulière, ne signifie pas repli sur soi mais s'ouvre aux quatre vents du vaste monde. À l'origine il y a le legs d'un père bretonnant qui m'a donné le goût des langues et des cultures autres. Et puis j'ai la conviction qu'entre l'ici et l'ailleurs du monde, c'est une ligne de crête subtile qu'il faut suivre pour tenter de construire des fraternités par-dessus les frontières.

Notes :
(1) Poète et peintre bretons Voir le site Pierre Tanguy, Michel Remaud, .
(2) Les Machines, les Livres, retour à Brest Voir le site
(3) Texte Jadis en un grand prieuré -Lochrist Voir le site
(4) Victor Segalen, 1918 de Brest à la Côte des sables-Centenaire de la mort du poète Voir le site
(5) Dans Ouest-France Voir le site 10-11 novembre 2018
(6) Le Capital des mots Voir le site Le dialogue des morts, extrait de La Petite plage.

Réactions de la presse et de sites littéraires avec mises à jour

Cliquer sur les mots actifs de chaque fin de ligne pour ouvrir le site web correspondant.
- Pierre Tanguy, Bretagne actuelle Voir le site ;
- Pierre Campion sur À la littérature Voir le site ;
- Angèle Paoli sur Terres de femmes, culture en Haute-Corse (wikipedia), La fraternité plus forte que la mort Voir le site ;
- Jacqueline Saint-Jean sur La Cause littéraire Voir le site ;
- Daniel Morvan sur Traversées Voir le site ;
- Sylvie E. Saliceti sur Terre à ciel Voir le site ;
- Entretien sur Terre à ciel avec Cécile Guivarch Voir le site ;
- Interview sur Le Capital des mots par Daniel Morvan Voir le site ;
- Place publique Nantes Saint-Nazaire, revue papier.
Cissé et Berthou-Ballot dans Les cahiers de l'Iroise


Vos commentaires :
Caroline Le Douarin
Vendredi 19 avril 2019
Émouvant
Est-ce le contre coup de l'incendie de Notre Dame de Paris hier ? Mais j'ai eu les larmes aux yeux en relisant cet article...
J'ai retrouvé sur ABP, de la même auteure : Voir le site à propos d'un autre sujet très fort aussi, mais mortel surtout pour la flore et la faune : les marées noires, titré L'enfant des vagues.

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